11 octobre 2019

en Guadeloupe, la rhumerie REIMONENQ : en dehors de l’ordinaire

by Patrick Maclart

Reimonenq est une rhumerie à part. Quand on déguste un de ces vieux rhums, on a l’impression d’être dans une voiture du mythique « Orient Express », avec ces odeurs qui pourraient se trouver dans ces films d’Hercule Poirot, emplis de cèdres, d’épices lointaines, de caravanes orientales et de rêves.

Tout le monde pourrait vous raconter l’histoire de Reimonenq. Il y a des livres, le site internet. Pour ne pas trop s’attarder sur ce sujet dont tout un chacun pourrait vous parler, c’est que le domaine de Bellevue, nom de la rhumerie, au nord de Basse-Terre en Guadeloupe et entourée d’une centaine d’hectares de canne à sucre, est la propriété de Reimonenq depuis 1915. Joseph le fondateur et employé de banque, avait déjà une affaire de négoce de rhums à destination de la métropole. Son frère Fernand le rejoint alors qu’il a à peine 18 ans. Ce dernier supervisera les plantations et les cannes plus principalement. Surtout que le domaine à la base était destiné aux plantes médicinales, et qu’il a fallu effectuer un travail de replantation impressionnant. Joseph lui continuera à s’occuper des affaires, du commerce, de la gestion.

En 1916, la production commence, et Dieu sait si cette année est importante. Les champs de betterave sont occupés par les Boches, et il faut bien d’une part alimenter le peuple en sucre, alimenter les troupes en rhums et aussi avoir des alcools industriels pour la production d’armement. La chance est souvent question d’opportunités, et cette famille a su la saisir sans se fourvoyer.

une rencontre avec Léopold REIMONENQ est forcément un grand moment, car cet homme à l’âge respectable a un feu plus vif que bien des vingtenaires. Longue vie à vous Monsieur Léopold.

En 1960, Léopold, l’actuel patriarche, va construire le bâtiment qui contiendra des fûts pour le vieillissement des rhums. La belle aventure commence avec ce style qui n’appartient qu’à Reimonenq. Et la chose troublante est que lorsqu’on se balade près des chais, l’odeur exacte du rhum Reimonenq flotte. L’alchimie des tout vieux fûts et des levures qui se sont développées partout ont fait leur oeuvre. Toutefois, la vie de la rhumerie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. En 1970, un terrible incendie détruit complètement la rhumerie. Il faudra presque 4 ans pour que ça reparte, et de zéro. La grande intelligence de Léopold est d’avoir toujours stocké du rhum. Là encore un réflexe de sage.

le chai est l’atelier de l’alchimie, le temps son réalisateur. Le rhum est grand.

Léopold est une espèce de pile électrique créative. Il crée un musée d’insectes, où près de 5.000 espèces s’y côtoient, un petit musée avec machettes, alambic, etc… Des animaux en divers matériaux, des papillons, des maquettes de bateaux… Une espèce de palais idéal du facteur Cheval à la sauce guadeloupéenne. Et Léopold a ce caractère conservateur, tout peut servir. Pas toujours évident à comprendre pour les nouvelles générations, mais quand on a manqué de tout, on se dit que tout peut être utile.

les cuves à ciel ouvert apportent beaucoup lors des fermentations, avec un décor qui en ferait rêver plus d’un.

Dans les cannes, on aimerait passer à la culture biologique. Beaucoup de progrès ont été faits, en terme d’utilisation de produits phytosanitaires, d’engrais. Et alors que la culture est sur bonne voie, il est un ennemi très difficile à combattre dans les champs de canne : le rat. Celui-ci commet d’énormes dégâts quand la canne est jeune. C’est le seul produit chimique qui est encore utilisé pour se défendre. Pour l’élevage, la rhumerie utilise de très vieux fûts. C’est probablement une des raisons de ces parfums étonnants. L’ouillage se fait petit à petit, et non brutalement à la mise en bouteille, comme le souligne Léopold. Pour lui ça n’a aucun sens, et ça ne fait que diluer le travail de plusieurs années.

un champ de canne récolté, où poussent déjà les rejetons pour l’année prochaine, entre ceux qui vont être complantés.

La colonne de distillation est aussi selon Léopold vraiment à part. Elle est double, à quatre fonctions, et unique au monde. Le degré qui en sort est plus bas que la moyenne afin d’extraire toute la finesse des arômes de la canne à sucre. Léopold retient secrètement les détails des manettes de celle-ci.

Désormais, les 3 filles de Léopold, Carol, Bénédicte et Marilyn, viennent travailler à la rhumerie. Des femmes seront à la tête un de ces jours de ce joyau et très certainement elles apporteront toujours un plus, ce que chaque génération de cette famille hors du commun a apporté. Bon vent Reimonenq, tes amateurs seront toujours là.

rhumerie REIMONENQ
Léopold REIMONENQ

quartier « Bellevue »
F-97115 SAINTE-ROSE

tél. +590 28 70 04
site internet : CLIQUEZ ICI

DEGUSTATION

La dégustation a eu lieu in situ, bien que j’aie déjà dégusté d’autres rhums ailleurs. Mille mercis à Delphine Termosiris, responsable communication de la rhumerie (fait rare !). Si vous vous rendez à la rhumerie, demandez à voir la vidéo, qui est simple, précise et bien filmée.

rhum blanc « coeur de chauffe » 50°
nez axé sur la canne, très frais et propre. La bouche attaque sur un fruité toujours très canne, avec de subtiles notes florales. Aucune brûlure, c’est très droit. Un incontournable de la production de Gwada.

rhum blanc « cuvée du Centenaire » 50°
il y a aujourd’hui une véritable compétition entre les rhumeries pour ces blancs « premium ». 15 mois d’élevage en cuves, régulièrement brassé et détendu petit à petit, il est moins spectaculaire que d’autres rhums blancs de ce type que j’ai dégustés. Il n’est néanmoins pas dénué d’intérêt avec ce côté végétal et fruité, on dirait presque de la cerise, Corpulent et grassouillet, il fera le bonheur de ceux qui aiment cet hédonisme. Il est d’une longueur rare.

ce rhum blanc un tantinet grassouillet m’a plu certes. Mais tant qu’à aller dans ce registre, autant élaborer une eau-de-vie de canne à la « Rhum-Rhum » ou des clairins haïtiens. Une partie du chemin a été parcourue, on peut aller plus loin.

rhum ambré 40°
élevé 2 ans en fûts de 200 litres. Le nez est spectaculaire, très beau, sucre roux, épices. La bouche est fine, une fraîcheur végétale bienvenue comme colonne vertébrale du gustatif. Belle longueur. Rhum fiable.

rhum vieux « 7 ans – Grande Réserve »
nez épicé, la fameuse « R-Touch », avec ce côté papier d’Arménie, j’adore. La bouche a ce fruit, ces épices, et cette complexité, sans oublier l’élégance. On n’est pas dans le lourd, mais dans le long, le complexe, le tendu et le grand.

rhum vieux « 9 ans – cuvée Prestige »
nez magnifique, papier d’Arménie, odeurs d’antiquités, de tiroirs de vieux meubles, boules de cèdre, inimitable. La bouche est sublime, extraordinaire (dans le sens « au-dessus de l’ordinaire), sans nul autre commun. C’est long, c’est bon, Dieu existe…

un rhum d’une complexité incroyable, aux odeurs complexes qui évoquent les vins du Piémont. Reimonenq est en quelque sorte le Barolo des grands rhums.

rhum millésimé 2002
le nez Reimonenq dans toute sa splendeur, fruits secs, hyper-complexe, on s’endormirait dessus, hypnotique. La bouche est juste sublime, longue, magnifique, terriblement Reimonenq. Enorme, stratosphérique. Et toujours cette touche surannée, qui fait la grandeur et la particularité de ces rhums.

à noter aussi un excellent « Fernand’Or », apparemment 5 ans d’âge, mais où on m’a annoncé 10 ans à la rhumerie; je pense à une erreur.

Les liqueurs ne sont pas mal non plus, mon goût va moins vers la cuvée JR, que je trouve inaboutie et un peu courte. Je pense que Reimonenq peut largement mieux faire.

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