7 juillet 2020

en Guadeloupe : KARUKERA, des rhums bien élevés

by Patrick Maclart

J’avais déjà rencontré KARUKERA par le biais de son rhum « Réserve Spéciale ». Il m’avait transporté de sa finesse élégante, et pour autant non dénué de traçant et de puissance. Cette dernière contenue, maîtrisée, comme les plus beaux bolides. Comme j’entendais à peu près tout et son contraire, j’ai décidé assez rapidement d’aller à la rencontre de cette rhumerie.

Je suis reçu par Grégoire HAYOT, président-directeur-général de Marquisat Sainte-Anne, nom de la société qui exploite KARUKERA. Dire que cet homme soit passionné est un doux euphémisme. Exalté, pétri par son métier qui on le devine est une totale adoration. Certes on sent l’homme d’affaires derrière tout ça, mais on ne me la fait pas. Grégoire est juste d’une fougue, d’un emportement lorsqu’il évoque ses rhums, son métier. Pragmatique, l’homme l’est aussi.

une rencontre avec Grégoire HAYOT est un moment inoubliable. Sa passion, son exaltation, son implication, tout ça en fait un sacré bonhomme du rhum.

Il a d’abord travaillé chez DAMOISEAU en 1999… « à l’époque, c’est une rhumerie qui avait des projets, dont celui de moderniser leurs unités de production. Et je les ai aidés tant au niveau des fermentations, des colonnes ou des gestions des vinasses ». Il a une formation d’ingénieur, mais a aussi été élève d’HEC, et ça se sent bien. Le nom de la rhumerie vient de l’indien Caraïbe (anciens habitants de la Guadeloupe), et qui signifie « l’île aux belles eaux », le nom qu’ils donnaient à l’endroit.

Il est quasiment impossible d’avoir clairement une réponse quand on demande à un propriétaire d’une rhumerie comment et qui a clairement quoi. Je m’en fiche, je ne bosse pas aux impôts. Ce qui a semblé apparaître dans notre (très long) entretien, c’est qu’il existe un GFA dont Grégoire et François LONGUETEAU sont propriétaires, même si ce dernier semble minoritaire, et je m’en moque. La marque KARUKERA, connue dans les années 70 va renaître de ses cendres, et quel beau phénix !

Lorsqu’on visite KARUKERA, on se croit plus dans le chai d’un vigneron bourguignon que dans une installation de la NASA. Forcément, Grégoire achète ses rhums à LONGUETEAU pour les élever. Il fait partie de ce qu’on pourrait appeler un « éleveur », qui pour moi est un noble métier. Et Grégoire a su mettre tous les moyens à l’expression de ses rhums : une cuverie avec aération et système de brassage (hyper-important pour les grands rhums blancs), un chai à barriques climatisé, un laboratoire. Même si on peut considérer la marque comme « artisane », que je qualifierai de « haute couture » vu la haute facture des produits, cela n’a pas empêché d’être à la pointe des techniques d’élevage moderne.

ici point d’alambics, mais un superbe chai de vieillissement, d’élevage. L’air est brassé, l’ensemble est bien organisé. C’est efficace.

La maturation des rhums se fait en fûts de 350 litres, identiques à ceux du Cognac. A la dégustation, on en retrouve par ailleurs les mêmes traceurs de finesse et d’élégance. Il y a ça ou là quelques fûts américains ; Grégoire envisage peut-être d’en augmenter l’utilisation.

Une très jolie boutique est aussi présente, avec une demoiselle souriante, commerçante, agréable et accueillante. Là encore un point qui n’est pas vu partout. Et on y trouve en plus de la production de rhums quelques t-shirts superbes, mais qui hélas n’étaient pas disponibles à pas ma taille… Etre costaud est parfois un handicap ! N’oublions pas dans cette bande Estelle, l’épouse de Grégoire, qui anime les réseaux sociaux avec le même cœur, le même enthousiasme. La synergie est belle à voir et à lire.

KARUKERA reçoit quand même 40.000 visiteurs par an, crée 120.000 bouteilles produites et vendues, et un stock en vieillissement de 200.000 litres.

Même si certains propriétaires snobent Grégoire HAYOT et sa marque « car il ne distille pas », je préfère largement ses rhums à certains certes distillés par leurs propriétaires, mais dont la saveur ne fait que rappeler à l’amnésique qu’il a tout oublié.

KARUKERA est grand, et je prie pour qu’il le reste, et que ses prix, comme certaines marques qui rencontrent le succès,ne s’envolent vers des firmaments qui les rendraient intouchables. Ce sont des rhums d’émotions. Longue vie.

rhumerie KARUKERA
Grégoire HAYOT & consorts

« sainte-Marie »
F97130 CAPESTERRE BELLE-EAU

tél. +590 (0)5 90 25 42 00
site internet : CLIQUEZ ICI

DEGUSTATION

elle a eu lieu in situ. Je ne remercierai jamais assez Grégoire HAYOT pour l’ardeur et la fougue de son partage, sa générosité. Il me tarde de nous retrouver. Mille mercis.

un vrai défilé haute couture !

En résumé : les rhums blancs valent vraiment la peine : aromatiques, complets, expressifs, longs et frais. Ils ont tout pour eux. Pour le « Spécial Réserve », il n’a pu être dégusté sur place. Les notes viennent de mes dégustations antérieures à mon domicile principalement.

rhum blanc « l’Intense »
une guildive travaillée 9 mois en cuve, avec une détente régulière, une oxygénation et un brassage bien mesurés. Le nez est comme son nom : intense. Très proche d’une eau-de-vie de fruits, très sur la canne à sucre, de belles notes florales. La bouche est grasse, riche, musclée, toujours bien axée sur la canne avec un floral qui domine, et des notes en milieu de bouche qui évoque la poire nashi. J’adore que juste avant la longueur inouie, qu’on trouve ce côté « grassouillet » qui donne à cet ensemble un charme fou. J’ai adoré.

un rhum blanc qui porte bien son nom ! Attendu comme le loup de même couleur par les connaisseurs, long, avec les rondeurs là où il faut. Grande bouteille.

rhum vieux « Gold »
non-dégusté sur place. Je l’avais reçu suite à une erreur de livraison de mon fournisseur. Même s’il s’avérait un peu léger en bouche, sa facture dépassait nombre de ses concurrents qui boxent dans la même catégorie, avec cette finesse et cette expression concentrée. Le prix dépassait aussi sensiblement les autres, mais vu la qualité, c’est dérisoire. Je l’ai bu sec en été, et je l’ai adoré en « dark’n’stormy », alors qu’il n’a pas le profil du tout ! Convaincant en ti’punch vieux. Un rhum étonnant et classy.

les grandes qualités de Grégoire en dégustation : le silence et l’écoute. Jamais là pour « diriger » la dégustation, il écoute avec attention les commentaires de son accompagnateur.

rhum vieux « Réserve Spéciale »
l’un de mes préférés dans cette gamme de prix. Un rhum de 4 ans dont on a peine à déterminer la jeunesse tellement sa classe laisse à supposer un élevage plus long.. Son feu est au vestiaire. Le nez évoque les beaux Cognac de par sa finesse, son élégance, avec ce boisé chic où on a l’impression de caresser le grain du nez. C’est harmonieux, rond, pas agressif pour deux sous. Des notes épicées et de fèves de cacao viennent quand même encadrer avec un tantinet d’autorité cet ensemble exotique qui pourrait tomber dans l’embonpoint. Mais nenni, on est dans un grand vrai rhum à un prix dérisoire pour ce niveau.

rhum vieux « Alligator »
un habillage smart pour un rhum conceptuel. Après un cetain temps en fûts français, « Alligator » va passer le reste de son temps en fûts à la chauffe carbonisée, que certains appellent « bousinée ». Des arômes brûlés, torréfiés, de sucre roux seront transmis au rhum. Une autre marque avait créé elle aussi un rhum dans le même esprit. J’avoue que ce n’est pas ma tasse de thé. Il en faut pour tous les goûts, et cette création rencontrera probablement son public.

un rhum difficile à classer, élevé dans des fûts carbonisés. Le jus est là, l’élevage marqué. Il devra trouver son public.

rhum vieux « l’Expression » 2008
d’une robe sombre, le nez présente beaucoup d’élégance, de fraîcheur, avec des jolies notes de cacao, et un boisé chic qui est la touche de cette marque. La bouche a une attaque plus nerveuse que ne laissait supposer le nez, c’est ample, jolies saveurs, ensemble complexe. Dans une cohérence gourmande en finale, avec un côté « chocolat aux noisettes » que je mangeais quand j’étais petit. C’est juste exceptionnel.

que dire ? Qu’il fait partie de mon panthéon de dégustation, on frôle la perfection. Son prix est totalement justifié. Dieu existe, il est en partie dans cette bouteille !

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