13 mars 2012

à Barbaresco, chez Angelo GAJA : visite d’un monument.

by Patrick Maclart

Aller chez GAJA en Piémont, c’est comme aller à Lourdes quand on est catholique, ou aller sur le mont Athos quand on est orthodoxe. Quoique la visite dans cette prestigieuse propriété n’a rien de reposant. Je vous explique ci-après le pourquoi.

Bouillonnant, communiquant, talentueux, Angelo GAJA est attachant et charismatique. Après, c’est une question de goût. Son discours empreint d’un pragmatisme paysan m’a séduit.

J’ai l’immense privilège d’être reçu en personne par Angelo GAJA. Bouillonnant, très actif, né en 1940, diplômé d’oenologie, la visite du domaine se fait au pas de bersaglier ! (les Bersaglier sont des troupes de montagne d’élite de l’armée italienne. Pour avoir une vision du « pas de bersaglier », cliquez sur la vidéo ci-dessous)

 Je voulais surtout rencontrer GAJA car j’ai toujours dégusté des vins impeccables, concentrés, et dotés tant de personnalité que de profondeur. Et pourtant, une certaine intelligentsia du vin était constamment dans la critique. Alors pourquoi ? Pourquoi une telle dissonance, un tel paradoxe ? Il fallait creuser, découvrir.

Je profite de cet espace pour remercier mon ami Aldo VAIRA, du domaine VAJRA à Barolo qui a permis cette rencontre.

Bien des choses ont déjà été dites sur GAJA, permettez-moi donc de synthétiser l’historique, l’histoire, pour me concentrer sur mon ressenti de la rencontre du grand bonhomme.

Le domaine a été créé en 1859. A l’époque, le fondateur Giovanni GAJA tenait un bistrot. Déjà il vendait du vin de qualité qui plaisait, et doucement il se faisait un nom. Le bistrot ferme en 1912, mais l’activité du commerce du vin continue.

En 1964, l’état italien vote une loi qui va modifier profondément le visage de la viticulture à Barbaresco, et autant dans tout le Piémont, voire toute l’Italie. Bien des vignes situées sur des petites parcelles appartenaient à de vieilles familles nobles ou au clergé. L’obligation de salarier ses métayers va bouleverser l’ordre établi. Giovanni GAJA, le père de l’actuel Angelo, avait depuis longtemps pressenti ce changement, et avait salarié ses ouvriers au sortir de la 2ème guerre mondiale. C’était donc une opportunité d’acquérir des vignes et de s’étendre. C’est ce qu’il fit. De plus, GAJA s’engage auprès de son personnel de vignes. Encore aujourd’hui, Angelo acquiert des maisons, les restaure, les modernise, afin d’assurer à son personnel des conditions décentes de logement. Actuellement, c’est une trentaine de maisons qui sont en fonction.

l’histoire, la transmission, le respect de la famille… Tout ça transpire lorsqu’on visite le domaine… Le temps n’est pas seulement une manifestation physique.

Autre date importante : 1965, la fondation de l’A.I.S., l’Association Italienne des Sommeliers. Giovanni et Angelo comprennent vite que pour vendre leur vin 500 lire plus cher que n’importe quel Barolo, ils devront passer par cette institution. Et ça fonctionne ! La grande marche de GAJA passe par les restaurants de haute gastronomie. « Ce sont maintenant plus de 1.200 restaurants étoilés dans le monde qui consacrent plus de quatre pages à GAJA ! » déclame fièrement Angelo.

Dernière étape en 1993 : le rachat du château de Barbaresco, en face des chais d’Angelo. Pas facile de traverser la route avec des barriques. Peu importe, il fera creuser un tunnel sous la route pour passer un bâtiment à l’autre. Ce château permet aussi l’organisation de séminaires, et la réunion des nombreux importateurs de GAJA dans le monde.

L’empire GAJA, aujourd’hui, c’est GAJA en Barbaresco, 100 hectares, et 350.000 bouteilles. Mais c’est aussi la Toscane, avec 27 hectares en Montalcino, avec 70.000 bouteilles produites, et « CA MARCANDA » en Toscana IGT qui élabore 450.000 bouteilles sur 110 hectares. Les vins dans leur ensemble subissent un élevage long, et notamment pour les Barolo de 24 mois, soit en fûts, soit 12 mois en fûts et le reste en foudres.

lors de la visite, Angelo n’a rien caché, tout était visible. Cartes sur table, un côté cash que j’ai aimé chez ce grand Monsieur.

D’un point de vue cultural, rien de particulier. L’utilisation du porte-greffe 161.49 est choisi, du fait qu’il ait peu de racines. Pas de culture bio ou biodynamique, ici on privilégie la protection de la qualité… « la nature n’est pas socialiste. » assène Angelo. Sélection massale en choisissant les vieux ceps, complantation, utilisation de fumure organique, de la bouse de vache est utilisée à concurrence de 650 quintaux ! « La masse de travail est de 1.200 heures à l’hectare; en disant ceci on a presque tout dit. » me dit Angelo avec une volonté toute vigneronne. « Il n’y a pas d’autre produit alimentaire en boisson qui ait une valeur culturelle aussi forte. Alba est en plus une aire viticole unique par sa monoculture, et c’est une ville de 30.000 habitants qui à certaines périodes peut voir sa population multipliée par 20 grâce au tourisme, aux truffes ou au vin, c’est formidable. » se réjouit Angelo.

En conclusion, GAJA s’inscrit clairement, et sans se le cacher, dans le registre des vins de luxe. Les vins de GAJA sont chers, très chers. Valent-ils leur prix ? Tout comme l’ensemble des produits de luxe, c’est comme à la quête à l’église : on y met en fonction de ses moyens et de sa dévotion. Donc libre à chacun de critiquer, sachant qu’Angelo joue cartes sur table. Ce que j’ai pu constater in situ, c’est que la dynastie GAJA est très respectée, tout comme la famille FERRERO elle aussi originaire d’Alba. Et je n’ai trouvé personne en Piémont pour dire du mal d’Angelo et de ses proches. La sincérité de sa démarche clarifie les choses, et la grandeur de ses vins grandit ses propos. Respect à vous Signore GAJA.

Dernier point : s’il vous prend l’idée d’aller rendre visite à ce monument des grands vins transalpins, vous risquez d’être déçus. GAJA ne reçoit aucun visiteur, sauf ceux qui auront été préalablement introduits. C’est la rançon du succès.

DEGUSTATION

Elle a eu lieu in situ. Merci Angelo pour ce bon moment passé ensemble, du temps consacré malgré votre emploi du temps hyper-chargé. Grazie mille.

Toscana IGT « Ca’Marcanda » 2007
Nez de fruits rouges et noirs, moka, baie de cassis, toasté. Bouche souple, ronde, agréable; l’expression du vin arrive plutôt en finale. La rétro est aromatique, personnelle, joyeuse. C’est très long et persistant.

Barbaresco docg « GAJA » 2008
Nez de prune, rose, spiritueux, en devenir. Attaque fraîche, végétale, la trame acide arrive progressivement, pas à pas, c’est étonnant, avec des arômes qui évoquent la myrte, l’angélique. C’est très complexe. Finale fine, mais bien encadrée par la trame acide qui ne s’est pas retirée. Très, très jeune… Immense potentiel de vieillissement.

Langhe nebbiolo doc « Sperss » 1999
Nez fumé, viandé, sanguin, prune mûre, truffe, un peu réservé malgré le millésime. Bouche souple, mais autoritaire par ses tanins et son acidité. Ca finit dans une belle harmonie, mais avec un visage masculin, des notes de cuir marquées, des tanins encore bien présents. Excellent !

Langhe nebbiolo doc « Sperss » 1990
précision : cette bouteille a été dégustée avec mes amis Nicolas & Sabrina LAURIER, qui tiennent l’excellente cave « le Cellier » à Saint-Juéry (81 – pour voir leur site internet, cliquez ICI). Le nez évoquait déjà un vin d’un âge certain : tellurique, truffe, mine de crayon, sous-bois, pétale de rose fané… Surrané mais excitant. La bouche était fluide, coulante, mais disposait encore d’une charpente un tantinet présente, et surtout des arômes de rose fanée, de cèdre et de truffe qui dominaient l’ensemble. Ca sentait la pente descendante, mais cette grande bouteille, dans un sursaut d’orgueil, bombait le torse dans le verre, dans un ultime combat pour la fierté de ses origines. Forcément un moment émouvant.

émouvant que cette bouteille d’une vingtaine d’années. Des parfums que seul le nebbiolo peut aller chercher : tellurique, truffe, graphite, rose fanée… Un grand moment. Merci Nico et Sabrina.

Langhe blanc doc « Gaia & Rey » 1999
Nez de citron confit, miel, chair de pomme, floral, cédrat. Bouche bien construite, aromatique, complexe, des notes de noisette et de citron confit (note dominante au nez comme en bouche), avec du floral. Tout ça est bien construit. Bonne finale, arômes persistants de noisette. Acidité toujours bien présente, qui assurera encore quelques années de vie à cette bouteille. Plus complexe et technique qu’émouvante.

4 Responses to “à Barbaresco, chez Angelo GAJA : visite d’un monument.”

  • NICOLE ARCHAMBAUD GAUTHIER

    Merci de ce blog si talentueux qui fait si bien partager les moments privilégiés que vous avez vécus en rencontrant Angelo Gaja et le bonheur (on n’en doute pas, bien mérité) de pouvoir déguster quelques fleurons de son domaine.
    … Hommage à mon ascendance italienne (plutôt du côté du Chianti classico…) mon époux, dernier rejeton d’une lignée de petits vignerons du Val de Loire, avait constitué une assez belle collection de vins du Piémont (Baroli, Nieboli, Barbareschi, Barbere, etc…) que des amis, connaisseurs m’ont en grande partie rachetée.
    J’ai encore quelques belles bouteilles (conservées dans les caves de tuffau de notre propriété familiale) et aujourd’hui, je voudrais VENDRE un bouteille de BARBARESCO GAJA 1983 que j’ai rapportée le mois dernier dans ma (pas mauvaise) cave de mon domicile, en région parisienne.
    Voulez-vous s’il vous plaît m’aider de vos conseils ? par avance, je vous en remercie.

    • bonjour Nicole,

      Tout d’abord merci de votre flatteur commentaire qui me touche au plus haut point. Un « big up » pour votre plume et votre orthographe impeccables ! Mettre les vins au pluriel en italien, bonheur…

      Etes-vous famille avec les Gauthier de Vouvray, dont l’un des rejetons (j’aime ce terme) élabore un vin qui me plait beaucoup, le « clos de la Lanterne » ?

      Pour la vente de votre bouteille, je vous invite plutôt à chercher l’information sur internet. J’ai un gros défaut : je ne suis pas vénal, et le prix des bouteilles, je vous avoue que je m’en moque. Comme dit le chanteur, je ne suis riche que de mes amis, et je sais qu’eux n’ont pas de prix. Vu l’esprit que vous dégagez en quelques lignes, j’eus aimé vous compter parmi les miens.

      Merci encore de votre fidélité sur votre blog et merci d’utiliser le verbe « partager » quand vous en parlez. Vous êtes l’une de mes apôtres…

      Gourmandes salutations.
      Patrick.

  • Lorenzo PROLA

    Comme toi Patrick… j’ai eu l’immence privilège et honneur de rencontrer
    il signor Angelo et suis Fan de Bourgogne.

    Bravo pour ceta article et dispo pour se rencontrer.

    Lorenzo

    • Ciao Lorenzo !

      Je suis un tifoso de l’Italie, j’y vais dès que je peux, prochain voyage prévu dans quelques jours…

      J’ai eu en effet cet immense privilège, ce qui n’est pas rien. Il m’a même signé un livre que je garde précieusement.
      Ce serait en effet génial qu’on se rencontre, mais discutons-en plus en privé. On aura plein de choses à se raconter sur l’Italie !

      Merci de ta fidélité au blog, gourmandes salutations.

      Patrick.

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