24 janvier 2014

Bourgogne Wineblog sur les routes de l’Armagnac, épisode 3

by Patrick Maclart

(voir le premier épisode des routes de l’Armagnac EN CLIQUANT ICI)
(voir le deuxième épisode des routes de l’Armagnac EN CLIQUANT ICI)

Un réveil impeccable, comme d’habitude, un petit déjeuner de circonstance, comme d’habitude, mais juste un peu plus tôt… « on a de la route », me dit notre pilote du jour, mon Cicéron de ce périple gascon; « on part dans le Haut-Armagnac ! »… De suite mon imaginaire se prend à rêver d’alpinisme, de pics à franchir, de montagnes de pierre et de routes très sinueuses… Mon imaginaire n’avait raison que sur ce dernier point.

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le Haut-Armagnac est en fait la partie sud et est de l’appellation. C’est une région censée produire des Armagnacs de moindre finesse, de moindre expression. Mon expérience me l’a souvent appris : un peu comme la fameuse phrase que j’aime à répéter : « sans maîtrise la puissance n’est rien », je glose du coup en pensant que sans homme, le terroir n’est rien. Et parfois l’abnégation, la volonté, le travail et l’empathie de sa terre peuvent donner des résultats sans pareil. Une fois de plus, sur la route, mon cerveau ronronne de pensées, et cette ambiance cérébrale convient bien aux mamelons telluriques qui se succèdent, que nous contournons habilement par l’astuce de ceux qui auparavant bâtirent ces routes.

carte armagnac

Nous voici enfin arrivés à notre premier rendez-vous de la journée, dans un décor bucolique au possible…

VERTU N° 7 : la jeunesse : DOMAINE DE MIRAIL

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Ah la jeunesse… Certains en font un défaut, une carence de vie, elle énerve les vieux cons. Pour moi, la jeunesse est l’avenir, et elle n’est pas l’apanage de visages lisses et de corps alertes. Elle est plus dans la tête, dans l’esprit (on y est encore !), dans l’envie. Et ici, notre vigneron à la volonté parfois teintée de candeur est on ne peut plus jeune. A Lectoure, Charles-Antoine HOCHMAN, 42 ans, exploite ce vignoble depuis 1998. Avec son père, ils tombent amoureux d’un domaine à vendre, et qui s’étendait sur une trentaine d’hectares. Le père achète, le fils exploite.

Charles-Antoine HOCHMAN est un homme encore tout jeune dans ses projets, ses idées et ses envies. Et plein de bon sens dans sa créativité.

Charles-Antoine HOCHMAN est un homme encore tout jeune dans ses projets, ses idées et ses envies. Et plein de bon sens dans sa créativité.

Ce dernier commence par arracher une partie du vignoble pour se concentrer sur les vignes les plus qualitatives, et réorganiser les vignes dans une projection plus qualitative; « à 7.500 pieds à l’hectare, on dénote dans le coin ! En écoutant, en voyageant, j’ai compris que la qualité commençait à la vigne » me dit Charles-Antoine avec raison. De là, il demandera sa certification bio en 2009. « Au départ, j’ai fait comme on m’a dit de faire, puis on réfléchit, on regarde les têtes de mort sur les bidons des produits qu’on utilise. Et puis moi, je n’ai pas de lourdeur générationnelle » dit-il avec raison, et cet esprit jeune qui ne le quitte jamais. Il sait le sens qu’il veut donner à ce qu’il fait, mais toujours un poil de doute l’accompagne, car la vie n’est pas faite de théories et de certitudes.

un vignoble tout travaillé dans les principes de la culture biologique.

un vignoble tout travaillé dans les principes de la culture biologique.

Charles-Antoine a axé une grande production de ses vignes pour l’élaboration de vins rouges et blancs AOC côtes-de-Gascogne et vins de pays, mais les Armagnacs ne sont pas en reste. J’ai dégusté un X.O. (8 ans d’âge) aux notes toastées, très pain grillé, des notes de vanille (l’élevage se fait en barrique neuve, et d’origine). S’il manque de complexité, il ne manque pas de sincérité; et un Hors d’Age aux notes épicées, évoquant le chocolat et le pain grillé (encore ! Charles-Antoine semble aimer les boisés toastés, ce qui n’est pas me déplaire dans cet ensemble), un côté raisin sec aussi très présent, et des notes évoquant la crème chaude. Un esprit complet, plus intéressant.

une gamme réduite pour l'instant, mais la notion de temps est différente entre les vins et les eaux-de-vie. La marge de progression est encore importante.

une gamme réduite pour l’instant, mais la notion de temps est différente entre les vins et les eaux-de-vie. La marge de progression est encore importante.

J’ai adhéré à cet homme, à la sincérité de ses propos, à la volonté sincère, parfois blanche, mais qui mène au vert, vert comme les herbes que j’avais croisées partout entre les parcelles et entre les vignes. Déjà la sexte sonne à l’église de Lectoure, et Sandra a grand faim. Nous nous dirigeons donc vers notre grand carrosse contemporain afin de nous diriger dans une petite taverne dont Sandra a le secret (pas si secret que ça, elle est toujours prête à donner ses bonnes adresses), et dans mon ronronnement installé, je me prépare pour la visite prochaine.

VERTU N° 8 : la noblesse : DOMAINE D’ARTON

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La noblesse est une vertu. Non pas dans l’esprit moyenâgeux ou pire des noblions oisifs emperruqués et poudrés du XVIIIème, non je parle de noblesse d’âme, noblesse de pensée et d’actions. Nous sommes toujours en Haut-Armagnac. Le paysage est assez semblable au Bas pour le Bourguignon que je suis, mais il n’en est apparemment rien. Tiens, une ligne droite sur la route ! (tout peut arriver…), on tourne à droite, et s’élève après la côte un manoir cossu, à l’aspect légèrement suranné qui lui donne un charme fou. Nous sommes arrivés au domaine d’Arton.

un rêve que cette maison placide et surannée au milieu de coteaux rondouillards.

un rêve que cette maison placide et surannée au milieu de coteaux rondouillards.

Patrick de Montal est le propriétaire des lieux. Il a un temps de vie certes, mais cette dignité qui fait les grandes familles françaises. Un côté Claude RICH dans l’attitude et la noblesse de sa tenue. Il aurait pu avec son patronyme ou son allure, si on se fie uniquement aux apparences, allègrement me saoûler devant la galerie de portrait de ses ancêtres, mais cet homme n’a fait que parler du présent, nous sommes en phase complète. Le domaine s’étend sur 30 hectares dont 3 sont dédiés à la confection de l’Armagnac. Ici, toute la production est estampillée avec fierté « Haut-Armagnac », et est exclusivement produite en ugni blanc. 3 produits constituent la gamme.

Patrick de Montal a l'élégance de ses eaux-de-vie, et la tranquillité des hommes qui savent ce qu'ils font.

Patrick de Montal a l’élégance de ses eaux-de-vie, et la tranquillité des hommes qui savent ce qu’ils font.

Après avoir dégusté une fine blanche élégamment habillée de bleu sur une bouteille givrée et dotée d’une belle fraîcheur parfumée, arrive le Haut-Armagnac « réserve », soit un assemblage d’eaux-de-vie de 7 à 12 ans. Le nez est très sur le raisin, avec des jolies petites notes épicées. La bouche est tonique, vive (ça semble être la caractéristique des Hauts), mais bien faite. Le milieu de bouche bouscule un peu mais la finale rattrape l’ensemble avec une petite saveur de mangue bienvenue. Le 2003 lui présente une jolie robe dorée ambrée du plus beau chic. Le nez est joli, rond, fruité, évoquant presque la pêche, tout ça dans une certaine opulence. La bouche est bien présente, toujours ces notes de fruits en milieu de bouche qui rendent l’ensemble attrayant. La finale elle est plus distinguée, avec de belles épices. Une bonne présence. Le 2001 part plus dans un style wagnérien, profond il va sans dire, avec du fruit charnu qui nous rappelle au style maison. La bouche est quand même plus tendue que le 2003, toujours bien puissant en milieu de bouche et ça finit dans l’élégance fruitée, avec des amers marqués et des notes un peu plus austères qui rappellent au millésime.

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La dégustation se termine, et, bercé par la sérénité des lieux, où le kief du chien de la propriété qui est assis à côté de moi devient vraiment contagieux, je me dois de continuer ma route, pressé par l’envie de cette dernière gueule gasconne et de Sandra tenue par un planning millimétré…

ici, même les chiens prennent le temps de vivre et de mourir... Sauf quand il y a chasse !

ici, même les chiens prennent le temps de vivre et de mourir… Sauf quand il y a chasse !

Nous disposons de quelques heures néanmoins pour nous remettre de ce marathon savoureux, et le soir tombant, nous arrivons dans le petit village de Lannepax où m’attend ma dernière vision des vertus de l’Armagnac.

VERTU N° 9 : la gourmandise : DELORD

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La gourmandise une vertu ? J’en suis persuadé pardi ! C’est le dogme de la religion, qui se disant que somme toute la gourmandise était un bien trop grand plaisir pour l’homme, classa cette merveilleuse vertu en péché capital. Non, vertu capitale !

on trouve rarement de l'ostentatoire en terre gasconne.

on trouve rarement de l’ostentatoire en terre gasconne.

La nuit s’est installée sur Lapennax, petite bourgade gersoise, et brutalement. Pas comme ces couchers langoureux de Bourgogne, ici les choses sont plus radicales… Jérôme DELORD, la petite quarantaine et quatrième génération des Delord, m’a proposé une dégustation et un dîner autour de l’alambic, le rêve !

Jérôme DELORD ressemble bien à ce qu'il fait : sympathie, rondeur, accessibilité. Et en plus, il y a de la sincérité dans tout ça.

Jérôme DELORD ressemble bien à ce qu’il fait : sympathie, rondeur, accessibilité. Et en plus, il y a de la sincérité dans tout ça.

Cette vénérable et sérieuse maison a été fondée par le grand-père Gaston, mais c’est son père Prosper qui aura été le premier distillateur de la lignée. 36 hectares de vignes constitue le patrimoine foncier du domaine, mais 11 sont actuellement en plantation. Les 4 cépages entrent dans la constitution des Armagnac maison, mais seuls le colombard et l’ugni blanc proviennent de la propriété. L’ambition, le but de Jérôme, c’est de devenir autonome dans ses approvisionnements de raisins et de vins, d’où la volonté d’étendre le vignoble à 50 hectares. Cette volonté est financière, mais aussi de maîtriser la qualité du vin de distillation.

Le style maison ? Comme je vous l’ai dit : gourmand, rond, plaisant, abordable, dans tous les sens du terme. Mais chaque esprit se doit d’avoir sa typicité. Delord, c’est 200.000 bouteilles par an, avec pour principaux marchés la Russie, les USA; 70 % des esprits partant à l’export.

une garbure au pied de l'alambic, ça ne se refuse pas. Malheureusement, la photo de la-dite garbure a été égarée...

une garbure au pied de l’alambic, ça ne se refuse pas. Malheureusement, la photo de la-dite garbure a été égarée…

Ont été dégustés toute une flopée d’Armagnacs gourmands et aimables, dont un « Marie Duffau » Napoléon au nez fin de poire et à la bouche tonique et punchy, un Hors d’Age (assemblage d’eaux-de-vie de 12 et 15 ans) à la robe sombre et au joli nez charmeur, des notes beurrées et de noisette, et à la bouche concentrée, aux arômes miellés; un 20 ans au nez rond, aux belles notes de noyau et d’encaustique, et à la bouche ronde, séveuse, juteuse et agréable; un 25 ans à la robe ambrée, au nez profond de miel d’acacia et d’épices, avec beaucoup de complexité, et à la bouche suave et généreuse, à la longueur certaine.

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Mais c’est le 1982 qui a retenu mon attention, avec son beau nez épicé, ses notes végétales fraîches, du noyau. La bouche part sans hésiter sur la noisette, le moka, la praline. Toujours dans la gourmandise, la générosité et les épices. Ca persiste.

ce 1982, gourmand en diable, correspond à l'étalon Delord. Une bien belle bouteille.

ce 1982, gourmand en diable, correspond à l’étalon Delord. Une bien belle bouteille.

Dans le même registre, la récolte 1978 ne peut me laisser insensible. Le final est éblouissant ! Le nez est plus discret et plus élégant que le précédent, avec des notes de crème au beurre au café, une belle complexité. Quant à la bouche, elle est aussi plus tendue, plus nerveuse que l’ensemble de la gamme, plus puissante, mais ça reste dans un registre velouté. La finale est plus sur la puissance, plus en longueur. ca paraît plus discret, mais ça gagne en intensité. Très beau.

Voilà, il fait nuit noire. Sandra me rappelle à la réalité du monde, et au retour à la vie terrestre. Pendant 3 jours, j’étais avec les esprits, dans une espèce d’univers éthéré, et je comprends pourquoi on parle de « part des anges » de ce qui s’évapore des fûts, j’y étais ! Il y eut une nuit, il y eut un matin de l’au revoir, car sans aucun doute je reviendrai sur les terres gasconnes, revoir ces hommes pas si rugueux que ça, pas si équipés de bérets que ça, pas si rugby que ça… Non, là sur ce dernier point je déconne !

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Toi Armagnac, je lève mon verre et me fais ton ambassadeur. Il me tarde de nous revoir afin de perpétuer le sens du mot « libation », celui du mot « plaisir », celui du mot « partage », bref tout ce qui fait ma phrase fétiche : elle est pas belle la vie ?

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