22 janvier 2014

Bourgogne Wineblog sur les routes de l’Armagnac, épisode 2

by Patrick Maclart

(voir le premier épisode des routes de l’Armagnac EN CLIQUANT ICI)

Le réveil est excellent, malgré les libations de la veille. Dans une ambiance paisible, entre automne et hiver, dans l’odeur et le bruit de la bûche qui crépite dans la cheminée séculaire, je me remémore malgré moi ces rencontres de la veille, ces gueules, ces personnes… Non, le pays de l’Armagnac n’est pas seulement un pays, c’est un peuple.

PHOTO ANCIENNE RUGBY

Sandra arrive équipée de son éternel sourire (voire rire sonore selon les moments), et nous voilà partis après un petit déjeuner de compétition concocté par Vincent, le patron du Moulin de Laumet, notre gîte. La route est tranquille, sur lesquelles sont posées de petits véhicules utilitaires placides, roulant à allure escargotienne. Je ne suis certes pas pressé de joindre notre première rencontre, mais je me dis dans mes moustaches qu’il y a plus lent que les Bourguignons…

La route pour arriver à notre premier rendez-vous semble longue, mais au détour de talus et autres collines, on y arrive enfin…

4ème vertu : la persévérance : LABERDOLIVE

Pierre LABERDOLIVE, 60 ans, avec un physique d’aimable apiculteur, représente la quatrième génération en place au domaine… « mon arrière-grand-père a installé ses 3 fils sur 3 domaines différents. Il n’avait jamais pensé mettre une étiquette sur une bouteille. Mon grand-père a suivi cet exemple. Mon père a persévéré. Je suis leur exemple car ce n’est pas sûr que je fasse mieux qu’eux, mieux que la tradition, je perpétue leur mémoire » me dit cet homme humble et pourtant tellement riche de volontés et des décisions qu’il a dus prendre. Avec son regard bleu-gris qui a l’opalescence des ciels automnaux de Gascogne, mâtiné de malice et d’humilité, son naturel est sa vie, le reste est du travail.

ne vous fiez pas aux apparences. Avec ses airs de papy obligeant, Pierre LABERDOLIVE est un vrai caractère gascon, mais qui sait rester réaliste et surtout humble. Un Monsieur de l'Armagnac.

ne vous fiez pas aux apparences. Avec ses airs de papy obligeant, Pierre LABERDOLIVE est un vrai caractère gascon, mais qui sait rester réaliste et surtout humble. Un Monsieur de l’Armagnac.

Car le domaine s’étend quand même sur 40 hectares, et il y a aussi des forêts qui donnent les douelles des fûts où dormiront durant de longs lustres les esprits de Laberdolive. 35 % des bouteilles partent à l’export, essentiellement en Europe. Le style Laberdolive ? La puissance, sans aucun doute, mais comme disait l’autre : « sans maîtrise la puissance n’est rien », et c’est ici le cas. Tout est maîtrisé, et en sus de la puissance, des Armagnacs présents, et surtout suaves.

avant d'être un distillateur de génie, LABERDOLIVE, c'est avant tout un viticulteur. Des vignes, et des forêts dont les chênes feront les fûts à Armagnac. A l'ancienne.

avant d’être un distillateur de génie, LABERDOLIVE, c’est avant tout un viticulteur. Des vignes, et des forêts dont les chênes feront les fûts à Armagnac. A l’ancienne.

La dégustation fut un bien beau moment. Quatre millésimes furent proposés : 1995, 1989, 1984 et 1962. Le premier, habillé d’ambre, exprimait dans sa puissance et ses épices riches et une profondeur sans pareil : un roi mage. Une belle acidité bien présente, plein d’esprit dans le verre et long. 1989 plus chic, s’habille d’une robe plus dorée. Plus fin, plus subtil avec ses petites notes de muscade et de sucre roux, la bouche part plus sur la rondeur, un côté « bourgeois », avec une finale consensuelle mais sensuelle, avec une belle longueur. 1962 impose, d’origine pur baco quasiment. Une robe brune ambrée qui évoque bien l’ambiance automnale de la visite, mais le nez est sur la finesse, l’élégance, avec ses arômes profonds de mirabelle saupoudrées de notes florales, avec beaucoup de complexité. La bouche est fine, on ressent comme une vinosité aboutie, ça part sur une fraîcheur inattendue, une complexité et de l’élégance. La finale curieusement reste sur la fraîcheur, alors qu’on attendait un côté terrien.

quatre millésimes, chacun avec son histoire, sa personnalité. Belle dégustation.

quatre millésimes, chacun avec son histoire, sa personnalité. Belle dégustation.

Mais c’est 1984 qui aura mon suffrage. Au nez très complexe, riche et intense, avec du floral et des arômes poivrés, ça sent le caractère. La bouche fumée, aux épices marquées et des notes de réglisse qui viennent faire une apparition dans le bal de mon verre, ça enjôle ! Ca termine sur des notes vanillées et un encadrement de terroir. C’est sublime, Dieu existe…

l'alambic fonctionne encore au bois.

l’alambic fonctionne encore au bois.

Je salue Pierre avec émotion et une certaine nostalgie. Notre rencontre a pris son sens, son essence, mais je suis de toute façon attendu à une autre rencontre, tout aussi différente, tout aussi excitante. Un déjeuner pris sur le pouce (les Gascons ont un gros pouce), et nous voilà partis pour notre destination suivante, pas piquée elle non plus des hannetons.

5ème vertu : la bienveillance : DARROZE

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Marc DARROZE, 44 ans et à la tête de cette fameuse maison, me reçoit avec sobriété et sincérité dans une salle de dégustation lumineuse et bien conçue. Darroze n’est pas vraiment une maison ancienne. Restaurateurs, ils achètent, et ce depuis le grand-père de Marc dans les années 50 et 60, des jambons, foies gras, légumes et forcément des Armagnacs. Francis, le père de Marc, propose à ces mêmes vignerons d’acheter des fûts entiers d’Armagnac, afin de les embouteiller et les vendre à sa clientèle.

Marc DARROZE, c'est une belle rencontre d'un homme à l'esprit paysan. J'espère qu'on se reverra vite.

Marc DARROZE, c’est une belle rencontre d’un homme à l’esprit paysan. J’espère qu’on se reverra vite.

Très rapidement, Darroze trouve son public. La famille ayant une bonne table « Relais & Châteaux », les clients achètent leurs Armagnacs et le nom se fait connaître. Les confrères restaurateurs eux aussi s’intéressent aux esprits Darroze. Ici, malgré le nom et l’importance de la production, toutes les mises se font à la main, pièce par pièce. Marc commence en 1994 à vouloir distiller lui-même avec un alambic ambulant et se développe pour distiller entre 6 et 25 pièces par propriété; « il me semble essentiel d’avoir cette diversité de crus. L’option que nous avons prise est de pérenniser l’ensemble de notre gamme », gamme qui aujourd’hui représente 80 % du volume vendu, et qui s’appelle « Collection Unique ». Toutes ces eaux-de-vie sont bruts de fûts, sans caramel ni réduction à l’eau.

on sait recevoir en Gascogne, une dégustation mémorable.

on sait recevoir en Gascogne, une dégustation mémorable.

A côté a été créée une gamme « les Grands Assemblages » il y a un peu moins de 2 ans. Ont été dégustés dans cette gamme le 8 ans fruité et de belle vivacité, le 12 ans sur la fraîcheur, avec des notes miellées et un équilibre parfait, un 20 ans élégant et floral, avec une finesse rare, un 30 ans cossu, sur l’encaustique, l’encens et une bouche complète, et un 40 ans aux notes de sucre roux, d’épices, de confiture tiède, avec une bouche corsée, épicée, et dotée d’un vrai beau rancio. Le 50 ans aux notes beurrées et pâtissières s’est avéré être un vrai bonheur, avec une bouche ronde, souple, fruits secs et noix, avec une puissance juste en fin de bouche. Quant au 60 ans, son nez complexe de miel, de notes apothicaires, un rancio fortement marqué, et une bouche aux magnifiques amers mais au boisé curieusement bien présent, il clôture une dégustation convaincante.

la gamme des "Grands Assemblages" est une autre vision de Darroze, plus linéaire peut-être, mais hautement qualitative.

la gamme des « Grands Assemblages » est une autre vision de Darroze, plus linéaire peut-être, mais hautement qualitative.

Pour la gamme « Collection Unique », le Domaine de Busquet 1982, issu de baco uniquement, présente un très beau caractère, miel de sapin, bois de cèdre, avec une bouche ronde, charnue et une impression de terroir; le Château de Lassérade 1945 avec une fraîcheur étonnante vu l’âge, un côté « toffee » marqué, et une bouche anguleuse sur une puissance presque orgueilleuse, le Château de Gaube 1972 100 % baco lui aussi au nez profond et terrien, miellé, cuir, et à la bouche compacte du début à la fin avec des notes fumées; mais c’est le 1966 de ce dernier domaine qui a retenu mon attention. Complexe, profond, fin, notes florales avec de la cire, la bouche est fine, tranchante, avec une puissance qui swingue en terminant sur des notes fruitées en finale. Grand moment.

dans la généreuse dégustation de Darroze, le 1982 (septième suspect en partant de la gauche) a eu mon coup de cœur.

dans la généreuse dégustation de Darroze, le 1982 (septième suspect en partant de la gauche) a eu mon coup de cœur.

Je prends congé avec Marc, avec la certitude d’avoir rencontré un grand bonhomme dont le sens de l’humain n’est que bienveillante. Oui, c’est une vertu. Pour voir la vidéo réalisée avec Marc DARROZE, cliquez ICI.

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Phoebus semble vouloir rejoindre ses pénates. Nous prenons alors la route pour Mauvezin, où une autre rencontre nous attend.

6ème vertu : la discrétion : L’ESPERANCE

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On ne peut plus discret avec le domaine de l’Espérance, 30 hectares dont 10 dédiés à l’Armagnac, on met plus ses Armagnacs en avant plutôt que les personnes. C’est …, l’oenologue du domaine, qui nous reçoit et procède à la visite du domaine. Rien de particulier, un chai à barriques impeccable, et une demeure de caractère. Il est clair qu’ici on veut respecter un certain esprit de proximité, de plaisir.

rien d'ostentatoire ici, que de l'authentique.

rien d’ostentatoire ici, que de l’authentique.

Les Armagnacs de l’Espérance sont souvent marqués par des parfums d’orange, signe caractéristique, fil conducteur lors de la dégustation. Repris dans les années 90 par Claire et Jean-Louis DE MONTESQUIOU, leurs ancêtres comptaient déjà Henri IV comme régulier dégustateur des vins de l’ancien domaine. On élabore ici toujours du vin en dehors des Armagnac.

la boutique est superbement aménagée avec goût, et la dégustation est plus que possible. Le domaine dispose d'un magnifique gîte au prix plus que raisonnable.

la boutique est superbement aménagée avec goût, et la dégustation est plus que possible. Le domaine dispose d’un magnifique gîte au prix plus que raisonnable.

Ont été dégustés un 1992 brut de fût somptueux et fougueux, au bel équilibre d’ensemble, très long, à la finale miellée et écorce d’orange; un 1990 brut de fût plus fin, plus floral, moins de moelle avec une petite trame acide qui va se fondre; un 1998 brut de fût encore en prise de bois avec des notes de réglisse marquées. Quelques années de sommeil s’imposent; un 1941 à la robe brune, au nez de prune, vanille chaude, au boisé bien présent, et à la bouche de caractère, au rancio très marqué, noix fraîche, de bonne longueur. Mais c’est le 1993 qui a chauffé mon coeur. Le nez est délicat, notes d’agrumes, floral. La bouche est sur la finesse, mais une belle tension acide et spiritueuse tend l’eau-de-vie en longueur. Tout en finesse, en délicatesse et en féminité. Très beau.

un 1993 tout en finesse, en délicatesse, presque féminin, mais il ne renie pas ses origines, c'est un Armagnac diantre !

un 1993 tout en finesse, en délicatesse, presque féminin, mais il ne renie pas ses origines, c’est un Armagnac diantre !

La nuit gasconne, fraîche et terrienne, m’attend à la fin de la dégustation. Nous nous rendons pour un dîner somptueux. Les Gascons ont le sens de l’accueil; il est évident que cette terre se doit être un jour une destination pour des vacances authentiques, terriennes, vraies, où on vous recevra le coeur sur la main et la bouteille sur la table. Viendez, ils vous attendent !

la nuit tombe paresseusement sur les vignes du domaine de l'Espérance, le moment de partir.

la nuit tombe paresseusement sur les vignes du domaine de l’Espérance, le moment de partir.

Il y eut une nuit, il y eut un jour, et ce fût le troisième jour.

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