20 janvier 2014

Bourgogne Wineblog sur les routes de l’Armagnac, épisode 1

by Patrick Maclart

Lors de Vinexpo 2011 à Bordeaux, je fus invité à passer une soirée sympathique avec l’interprofession de l’Armagnac, appelée BNIA (à ne pas confondre avec un petit déjeuner chocolaté aujourd’hui désuet). Les responsables vinrent à ma rencontre, et forcément nous parlâmes Armagnac, et de mon amour pour cet esprit-de-vin, et de sa parfaite combinaison avec quelques modules havanais judicieusement sélectionnés par myself. Défi fut lancé par la sémillante personne pour aller à la découverte de ce pays aussi près que lointain pour le résident burgonde que je suis, et défi fut relevé d’aller à la découverte du pays des mousquetaires.

PORTRAIT ARMAGNAC

Après avoir fixé les dates au planning, je pris la route pour la Gascogne, pays pour lequel je n’avais en tête que des cartes postales, avec des hommes costauds et rugueux parlant avec fort accent, portant béret et ne discutant que rugby et confits…

Mon arrivée tardive à Vic-Fezensac (tout un programme, on a déjà le parfum rien que dans le nom !) au moulin de LAUMET, géré par le délicat Vincent, était comme un havre, car la route m’avait bien fatigué. Mais j’étais excité d’aller à la rencontre de nouveaux visages, de nouveaux goûts, de nouvelles saveurs, bref de nouveau. C’est ma curiosité maladive qui allait être rassasiée.

Après un dîner de qualité, j’étais bien calé dans mon fauteuil avec cette pensée en tête, je regardais et sentais le fougueux jeune Armagnac qui se dodelinait dans mon grand verre, je contemplais  avec une attraction hypnotique le feu magique de la bûche dans la cheminée, qui apportait un son tantôt ronronnant, tantôt craquant, ce qui créait en moi cette équanimité bienveillante typique de ce genre d’instants. Ce qui ne m’empêchait pas d’entendre ça ou là une conversation, dont celle des fameuses 40 vertus de l’Armagnac, avec tout le mystère vaporeux que les Gascons savent revêtir  autour de leurs légendes… En fait, un certain Vital du Four, médecin de son état, aurait trouvé 40 vertus médicinales à notre breuvage éthéré.

Loin de moi l’envie de faire l’apothicaire, je suis venu pour rencontrer des hommes et des produits qui ont leur gueule. Mes vertus iront donc envers ceux qui mettent toute leur âme et leur esprit (si je puis dire) dans l’élaboration de notre nectar.

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Congé fut pris avec mes camarades de balade et j’allais me coucher, serein mais émoustillé de cette journée qui s’annonçait. Au matin, après un petit déjeuner copieux (oui, ils ont le sens de la table), nous partîmes sur des routes sinueuses, entourées de pâtures et autres prairies et enfin nous arrivames à notre point de rendez-vous, le premier.

1ère vertu, la mémoire : DARTIGALONGUE

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Oui, la mémoire est une vertu. Défendre celle de nos anciens, de la trace qu’ils ont laissée, c’en est une. C’est une marque de respect et, même si on aime savoir où on va, c’est bien de savoir d’où on vient.

Ghislain le maître de chai vient à notre rencontre. Naturellement sympathique, bon comme le bon pain, il parle de son métier avec autant de vérité que de passion. Le cheminement du travail de l’Armagnac m’est montré sans détour, et on se rend compte vite qu’il s’agit d’un métier de patience, et la qualité de la mémoire est importante, car il faut beaucoup apprendre des autres. (pour voir la vidéo réalisée avec Ghislain, CLIQUEZ ICI)

Ghislain est le métronome de la maison Dartigalongue. On sent l'homme honnête derrière sa façade faconde, et le bosseur sans concession.

Ghislain est le métronome de la maison Dartigalongue. On sent l’homme honnête derrière sa façade faconde, et le bosseur sans concession.

Créé en 1838 par Pascal DARTIGALONGUE, cette vénérable maison a pour réputation d’élaborer des alcools de grande classe; c’est une harmonie entre finesse et gourmandise est recherchée. 60.000 bouteilles sont ici produites sur les 23 hectares du vignoble, avec la moitié partant à l’export. L’Italie est le plus gros marché, car nos amis transalpins sont friands d’Armagnac.

dans le mystère des chais gascons, aux lumières et ombres fantomatiques, sommeillent des bonbonnes d'exception...

dans le mystère des chais gascons, aux lumières et ombres fantomatiques, sommeillent des bonbonnes d’exception…

La dégustation confirme : nous vivons un grand moment de communion solennel. Furent dégustés VSOP, Hors d’Age, 15 ans, 25 ans, la cuvée Louis-Philippe, 1976, 1934, 1893 ou 1959… Pas besoin de De Lorean pour voyager dans le temps ! Si les toutes vieilles cuvées certes ont retenu mon attention ne serait-ce que pour l’émotion créée par ce voyage, la cuvée Louis-Philippe retient toute mon attention. Assemblage de 1974 et 1976, le verre présente un très beau nez complexe, des épices, du bois de cèdre, du miel, et ça revient… La bouche est intense, avec des notes de beurre frais, des épices, une bonne moelle. C’est long et ça reste malgré l’âge sur la fraîcheur. Persistant en diable, il ne veut pas quitter le godet !

Je ne puis m’empêcher de vous relater mes notes de dégustation du millésime 1893 au nez de noix fraîche, chataîgne, une pointe de sucre roux, du noyau. La bouche fond sur des notes fumées, presque tourbées, caoutchouc, réglisse, ça part dans beaucoup de direction. L’émotion est bien sûr au rendez-vous…

ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion d'en goûter...

ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’en goûter…

Après cette tierce d’émoi, Madame DARTIGALONGUE arrive pour me saluer. Elle m’amène alors dans une maison ancienne sise face au chai. Elle me montre alors une espèce de musée avec  un bric-à-brac de vieux objets tous anciens, mais qui représentent pour elle tant pour ses ascendants ou descendants la mémoire. Je m’imagine alors gamin me hasardant dans ce musée où chaque endroit est une véritable niche à jouer…

la mémoire est ici partout, et cette armoire remplie de flacons vénérables n'est qu'un tout petit aperçu du musée Dartigalongue... ou plutôt leur range-mémoire.

la mémoire est ici partout, et cette armoire remplie de flacons vénérables n’est qu’un tout petit aperçu du musée Dartigalongue… ou plutôt leur range-mémoire.

« Par Armagnac toujours debout ! » (la devise de la maison), je pars alors vers mon prochain point de rendez-vous, où là encore un homme m’attend.

2ème vertu, la famille : château de Laubade

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C’est un autre visage qui m’attend, celui de Michel BACHOC, oenologue et directeur de production de ce grand domaine de 102 hectares. Le château de Laubade est rattaché au groupe des vignobles Lesgourgues possèdant 4 autres propriétés, mais où on sent toujours l’esprit de famille, indéniablement. Et la famille est une force, presque tribale, ancienne, et qui nous fait comprendre à quoi les racines servent.

Michel BACHOC, c'est un profil de vrai patron, de décideur et malgré tout d'hédoniste. La précision de ses infos déconcerte; il semble connaître le château par cœur !

Michel BACHOC, c’est un profil de vrai patron, de décideur et malgré tout d’hédoniste. La précision de ses infos déconcerte; il semble connaître le château par cœur !

Laubade dispose de 15 ans de stock de moyenne et produit 200.000 bouteilles par an, dans des chais bien aménagés, pratiques et propres. Après la visite de forme, Michel me fait le plaisir de m’inviter à sa table pour un déjeuner comme les gens du sud-ouest concoctent : généreux.

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Je me dirige donc vers le château afin de réalimenter le corps en énergies diverses et alimentaires. On commence avec une gourmandise, celle qui vous fait lécher les moustaches : le floc de Gascogne. Bien que les deux couleurs soient présentes sur la table, ma préférence va au rouge, assemblage de cabernet sauvignon et tannat, au nez de quetsche, d’orange sanguine, ça surprend autant que ça séduit. La bouche est sapide, ronde, fruitée et guillerette, avec une jolie finale ronde et fruitée. Mon corps est prêt aux libations d’usage en terre gasconne.

une véritable gourmandise à laquelle on devrait penser plus souvent, à l'apéro ou à n'importe quelle heure.

une véritable gourmandise à laquelle on devrait penser plus souvent, à l’apéro ou à n’importe quelle heure.

Après un excellent déjeuner, Michel me présente alors son régiment de bouteilles. Le style Laubade ? Décomplexé, gourmand, abordable, rond et joyeux; une excellente marque pour démarrer dans l’Armagnac, où il ne faut pas taper dans le dur pour comprendre les subtilités de cet esprit, ou simplement pour se boire un verre sans se creuser la tête.

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S’en suivent donc à la dégustation un X.O. (3 ans d’âge), un 1985, le n° 5 (cuvée phare du domaine), la cuvée « EXTRA », 1971, 1964 1946 et 1939. J’en retiendrais deux pour l’émotion quelles suscitent. Tout d’abord 1964, qui est née la même année que moi, c’est toujours au sentiment qu’on est pris. Un nez intense, très personnel, rond, cèdre, miel, cuir, noisette. La bouche aux notes épicées marquées, du caractère en milieu de bouche (boisé, chêne ciré) qui amène jusque une finale bien balancée entre rondeur, structure et complexité. Très long. L’autre est le 1939, année où la France est en guerre sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré… Le paradoxe. Ce n’est pas le cas ici, avec une cuvée aromatique, noix fraîche, petites notes de muscade, raisin sec, notes muscatées légères. Et une bouche  vive, puissante sans excès, là encore les années sont bien marquées. Une sucrosité assez forte. C’est rond, plaisant et confortable, sur un côté « cuir et miel » marqué. Finale hédoniste.

déguster son année de naissance, c'est avant tout imaginer des hommes qui travaillent pendant que vous êtes au berceau, et forcément chercher des points communs entre lui et vous... Bref des émotions qui vont loin.

déguster son année de naissance, c’est avant tout imaginer des hommes qui travaillent pendant que vous êtes au berceau, et forcément chercher des points communs entre lui et vous… Bref des émotions qui vont loin.

C’est donc sur des notes voluptueuses que je pars pour ma troisième rencontre…

3ème vertu, le travail : domaine de Pellehaut

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deux frères sont à la tête du domaine de 250 hectares s’il vous plait : Martin & Mathieu BERAUT; ce dernier étant plus attaché aux vignes et aux vins qui en découlent. Car la propriété pratique la polyculture, chose courante en Gascogne il n’y a pas si longtemps que ça, et encore bien présente aujourd’hui. Mathieu me reçoit en tenue de travail, soit en pull et bottes de circonstance. On ne le sent pas à l’aise pour parler de ses produits, c’est le vrai terrien, celui qui a besoin du contact de son sol, celui qui l’a vu naître, pour se sentir en harmonie. Il préfère déléguer alors la pétillante Aurélie, sa responsable commerciale.

Aurélie, pétillante, l'humour au bord des lèvres et la malice dans les yeux, démontre bien qu'on peut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.

Aurélie, pétillante, l’humour au bord des lèvres et la malice dans les yeux, démontre bien qu’on peut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.

Nous effectuons la tournée du domaine, au demeurant pratique et bien agencé, en terminant avant le chai par la visite des étables, où un beau troupeau de vaches se reposent repues. Le fumier de ces bêtes ira amender les vignes du domaine. Pas bête hein ?

Aurélie m’organise une dégustation intéressante, où on compare deux esprits, l’un de pure folle blanche, l’autre de pur ugni blanc. Mon adhésion va pour le second, bien plus complexe, plus profond, plus destiné aux fins de repas, et qui brette plus en souplesse, qui se mariera à merveille sur un petit corona de Por Larrañaga, tout en douceur et en finesse…

l'ugni blanc apporte plus de profondeur que la folle blanche, mais c'est Aurélie qui me l'a appris. Merci.

l’ugni blanc apporte plus de profondeur que la folle blanche, mais c’est Aurélie qui me l’a appris. Merci.

En sus des deux premiers Armagnac (10 ans pour le premier, 25 ans pour le deuxième), s’en suivirent « la Réserve de Gaston », un assemblage des deux cépages sur une moyenne de 20 ans, avec une jolie palette ronde, agréable, et à la bouche dans le même esprit, avec un joli fruit en milieu de bouche. Enfin, pour clore ce bon moment, un 1979 100 % ugni blanc qui a été pour moi le clou de la dégustation, avec un très beau nez aux notes fumées, un fruité floral du plus bel effet. La bouche est un peu nerveuse à l’attaque (j’aime ça), avec des notes de fruits à l’alcool et l’esprit s’affirme sans brûler. C’est tonique, vivant, bien fait, avec un beau caractère. La finale est longue sur un beau fruité, dont des petites notes de fruits secs.

Durant ma visite, Mathieu n’a pas cessé d’aller entre ses vignes et son bureau, accompagné de ses indécrottables bottes. Oui, il a manqué un peu, pour qu’il parle avec le feu de ses mots de la paternité de ses alcools, mais c’est un homme discret, travailleur. La vertu du travail n’est simplement que sa vie, et de toute façon ses eaux-de-vie ont parlé pour lui.

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Le soleil avait déjà rejoint ses pénates, et il était temps pour nous de rejoindre les nôtres. Un dîner de bon aloi m’attendait, ainsi qu’un lit douillet. Bref, une belle journée qui avait rassasié ma soif de connaissance.

Il y eut une nuit, et il y eut un autre jour…

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