14 mai 2018

à Marie-Galante, la rhumerie BIELLE : oh la bielle vie !!

by Patrick Maclart

Aller à Marie-Galante, c’est un rêve pour certains. Tant pour les amateurs de tourisme encore « calme » que pour les amateurs de rhums. Et vous aurez vite compris que le sujet de mon article concerne plus le deuxième aspect de la chose, même si le motif premier était bien sûr les vacances.

Mais il faut aussi se rendre compte que pour aller à Marie-Galante, c’est un périple. Il faut d’abord atteindre l’aéroport, puis le port de Pointe-à-Pitre, où éviter de se faire arnaquer par les taxis locaux, balèzes en matière pour vous pigeonner au possible. Enfin prendre le bateau pour une sublime traversée idyllique sur une mer aux remous turquoise et au ciel étouffant de beauté.

Sur l’île, tout le monde est gentil, sauf si tu te prends un sens interdit. Tout à coup se révèlent une dizaine de policiers en herbe. Il y a des tables de qualité. La masse n’a pas encore envahi ce paradis, alors chuuuttt…

Rencontrer BIELLE a été autant un désir qu’un immense honneur. Quelques bouteilles déjà dans ma rhumothèque, et parmi les plus belles. Aller à la genèse de ces flacons exceptionnels semblait comme un pélerinage. C’est donc avec un plaisir non-dissimulé que je rencontre M. & Mme THIERY. Ce couple a VRAIMENT transformé cette distillerie en panthéon mondial de la guildive.

on n’imagine pas que de la magie puisse sortir de ces tuyaux et autres cuves. C’est pourtant le cas.

Un peu d’histoire que vous trouverez partout : la famille BIELLE possède une plantation au XVIIIème siècle. La suite sont des successions et des périodes « troubles » jusqu’au rachat par Paul RAMEAUX. A la succession de ce dernier, les enfants conservent les terres tandis que Dominique THIERY se mettra aux manettes de la distillerie avec des idées et SURTOUT des ambitions. Mais des vraies, car souvent l’ambition, c’est comme les échasses, ça hausse un homme sans le grandir.

Dominique THIERY a été l’un des pionniers du vieillissement des rhums sous bois en Guadeloupe. Cela se faisait peu à Gwada à cette époque, alors que la Martinique, ne serait-ce qu’avec Bally, avait déjà commencé ce travail. Dominique est humble, déguste beaucoup ; pour preuve nombre d’échantillons dans son bureau personnel. Il se rend à Trinidad car une rhumerie ferme ses portes. Il achète les fûts, et commence à faire vieillir ses rhums, avec le résultat qu’on connaît aujourd’hui. Et quand je l’interroge sur cette période qui est somme toute un immense virage, et une idée lumineuse qui fait aujourd’hui la grandeur de la rhumerie, il répond par quelques mots bafoués, comme si ce qu’il avait fait était juste « normal »…

on ne se rend pas bien compte combien peut coûter le transport d’un fût, qui prend du volume, dans un bateau. Mais Dieu et nous connaissons la magie qu’il opère sur les rhums.

Parlons de la dégustation. Le blanc classique 59° est toujours égal à lui-même. Distillé deux fois, il est très axé sur la canne à sucre, la puissance reste suave, accessible, un vrai compagnon de ti-punch avec ses notes d’agrumes. Plus qu’ample ou volumineux, c’est sa longueur qui le sublime. Un must. Ce qui m’étonnera toujours dans ce blanc de Bielle, c’est cette finesse avec des notes fumées dans un ensemble de haut voltage. Du beau boulot. Le rhum blanc « canne grise » n’a pas retenu mon enthousiasme, dussé-je me faire fustiger par une certaine intelligentsia du rhum. La longueur, qui est la marque de fabrique de la rhumerie, est ici un peu absente. Certes des notes exotiques intéressantes qui évoquent la carambole ou le citron vert trop mûr voire blet; tout cela me laisse pantois. Il y a aussi des notes terreuses qui me déconcertent. Il y manque aussi ce côté « traçant » des rhums d’ici. Une variété de canne à sucre hybride qui vient de la Barbade, dont la grande qualité est de résister à la sécheresse, a-t-elle un véritable intérêt, sauf de répondre à la grande mode des monovariétaux ?

si le blanc est juste géant, on peut parler aussi du schrubb, des liqueurs, dont certaines sont développées avec de grands chefs.

Le Rhumrhum blanc par contre est flamboyant, mais j’ai peine à le considérer comme un rhum blanc; plutôt comme une eau-de-vie de canne. Le volume en bouche, ses arômes baroques et explosifs, mais surtout son gras, évoquent des esprits de fruits. Une fameuse bouteille dont j’aime à déguster le contenu tel quel, à température ambiante ou rafraichi. Impressionnant, et je déplore que le prix soit un frein à son achat. C’est vraiment une guildive à part, un OVNI dont je m’amuse toujours de cette rencontre du 3ème type.

Dans la catégorie des ambrés, le premier titrant 50° et portant bien son nom de par sa robe, laisse exprimer la longueur et la puissance traçante typique de Bielle. L’enfant-type de la maison présente un nez profond de canne, de vanille, et des légères notes évoquant le bois exotique et quelques notes florales. La bouche est un modèle. Un ambré « premium » est apparu dans la gamme, dans la bouteille trapue typique de Bielle. Bien plus ambitieux, presque un vrai rhum de dégustation. Plus foncé, des notes de vanille toujours, des parfums boisés plus présents, mais surtout une impression de résine, qui étonne dans cet esprit hors du commun. Une belle porte d’entrée pour les vieux qui suivent. Et pour commencer ces « vieux », bien que cela veut tout et rien dire, deux bouteilles ont retenu mon attention. Tout d’abord le 2011 soutiré en 2015. Mordant, punchy, swinguant et refusant tout compromis, c’est la maîtrise de Bielle dans toute sa splendeur. Ca envoie, c’est long.

disponibles à la dégustation pour les visiteurs, je m’interroge si certains ont compris l’immensité de ces alcools hors du commun.

Les rhums vieux ont toujours eu mon adhésion. J’ai déjà chez moi le prodigieux 2003 brut de fût, tirant 53,6°, l’un des plus beaux dégustés dans ma vie toutes catégories confondues. D’une longueur à faire pâlir un opéra de Verdi, d’une puissance et d’une qualité stratosphériques, une bouteille d’anthologie. Mais le reste de la bande suit. Commençons par ma déception : le 2006 à 42°. Je le trouve absent, un peu plat, et manquant de ce fameux punch de la famille. Mais dans toutes les familles, il y a un enfant différent, ici c’est lui. Le 2007, brut de fût et soutiré en 2014 est quant à lui une merveille. Intense, vibrant, d’une vigueur inouie, ses 53,7° passent comme une lettre à la poste. Non-filtré, le nez autant que la bouche partent sur des notes très épicées; ça évoque le pain d’épices et ces biscuits de l’est de la France qu’on mange à Noël. C’est vibrant, excitant, ça finit sur des notes de sucre roux et de caramel chaud, et c’est dans ma rhumothèque.

les rhums vieux de Bielle sont des alcools de pure grâce, d’intense vie.

Le 2005 45°, dans son élégante carafe aussi typique de la marque, est tout bonnement magnifique. Evoquant les fruits exotiques confits au nez (mangue, banane mûre), la bouche est vive sans nervosité, avec une impression d’épices type cumin, curcuma. Si c’est long comme l’esprit de famille, on est plus ici sur l’élégance. Le 2008 mis en bouteille en 2016 était un peu en retrait le jour de la dégustation. Prometteur, il faut que je le déguste à nouveau. Un peu serré (bouteille juste ouverte ?), il présentait des notes d’épices douces, de cire, et une bouche fine et élégante évoquant les fruits. Si la longueur était là, l’expression manquait. Je suis certain du potentiel de cette bouteille.

les rhums Bielle, je ne fais pas qu’en parler. Je les achète et je les bois. En aucun cas une collection, juste un immense plaisir.

Là encore, je vais me faire flageller par toute une intelligentsia du rhum : la gamme « Libération » a été une déception. Ce projet et moi avons une vision commune : le vieillissement des rhums sous milieu tropical, et ce afin de respecter l’esprit du rhum et sa tradition. Soit, mais alors pourquoi s’évertuer à réaliser des élevages dans des fûts de vin, notamment de Bourgogne ? S’il existe une tradition d’élevage dans des fûts de Xérès ou de Porto, je n’ai pas connaissance d’élevages en fûts de Bourgogne. Au XIXème siècle, cela était loin d’être évident. Si ces rhums sont indiscutables sur leur qualité et leur facture, ils m’ont désarçonné au niveau de leurs arômes, surtout en finale, où j’ai trouvé des notes sèches, d’un boisé raide, où le charme et la volupté manquaient. Bref, tout ce que j’aime dans le rhum était absent. Sur les 2017 et 2015 dégustés, seul le 2017 à 48° a eu une certaine grâce à mes yeux. J’irai même jusqu’à dire que j’ai trouvé dans les 2015 une absence de plaisir comme une absence d’arômes, surtout dans le full proof. Bref, un émotionomètre plat.

la gamme « Libération » n’a pas trouvé grâce à mon palais, où comment déguster avec son cerveau plutôt qu’avec une idée inculquée du rhum. Exception faite du Rhumrhum blanc, qui est vraiment un esprit à part.

M. THIERY m’amène alors dans son bureau, et me fait déguster 3 échantillons. Je me prête à l’exercice, timide mais déterminé. Là j’écoute plus que je ne parle, tous mes sens sont en éveil et je ne veux pas décevoir mon hôte. Les 3 échantillons, bien que totalement différents dans leur structure et leur expression, ont tous un air de famille… « ce sont les échantillons sélectionnés pour le futur 2008 « 10 ans » qui sera mis en bouteille l’année prochaine. J’aimerai avoir votre avis » me dit M. THIERY avec cette simplicité, ce pragmatisme. Nous les dégustons. Le premier a une allonge terrible, une longueur, presque un mordant. Etant donné qu’ils sont bruts de fût, sans le moindre maquillage, c’est un exercice où je ne suis pas spécialiste mais je m’y prête avec humilité. Ce premier échantillon a bien la gueule d’un Bielle, sans doute aucun. Le deuxième s’avère plus consensuel, plus commun, mais pas dénué de charme avec ses notes florales bien marquées. Séduisant, mais pas l’impact de ce que je connais de cette marque. Enfin, le troisième retiendra mon adhésion de par son équilibre, un certain gras, une richesse, un charme. Celui que j’avais envie de boire à ce moment précis, mais était-ce bien ce que BIELLE allait mettre en bouteille ? Je n’en dirai pas plus, car la famille THIERY m’a demandé de ne pas commenter cette dégustation qui relève de l’intime, du privilège, et du secret professionnel.

déguster un rhum qui n’existe pas encore, voilà un privilège rare que je n’oublierai jamais.

Dernier point : la phytoremédiation, kézako ? BIELLE se tourne vers l’avenir, et la culture propre. Après chaque distillation, il y a des résidus qu’on appelle « vinasses ». Ces déchets contiennent des matières organiques indésirables pour l’environnement. La réglementation oblige les distilleries à les traiter. La famille, dont Jérôme le dernier arrivé, qui ne manque ni d’idées, ni d’envies, a opté pour un procédé unique dans les Caraïbes, voire dans le monde de la distillation. En travaillant avec l’INRA (Institut National de Recherche Agronomique), un bassin proche de la distillerie accueille ces fameuses vinasses qui seront naturellement traitées par deux plantes. La première, la fougère sauvage, servira en quelque sorte de « refuge » pour ces vinasses, mais qui seront ensuite ingérées et digérées par une seconde plante, la jacinthe d’eau. Ces deux plantes agissent en quelque sorte comme une « éponge », lesquelles trouvent leur nutriment, et le tout sera éliminé par « évapotranspiration ». Là encore on sait avancer plus avec progrès qu’avec ambition prétentieuse.

le fameux bassin de « digestion » des vinasses, une espèce de marais en apparence, mais un avenir écologique pour le traitement naturel des déchets de distillats. D’autres peuvent prendre exemple. (image distillerie Bielle)

Le summum a été atteint lors de la visite d’un chai distant de la distillerie, vers la côte ouest de l’île, dans la direction de Saint-Louis. Là, le boss et moi entrons dans un chai digne de la caverne d’Ali Baba. Des fûts bien rangés, des dames-jeannes ça ou là, et ces odeurs incroyables que respirent les anges qui vivent dans cet antre magique. M. Thiery, dans sa simplicité qui le caractérise, sort alors un tuyau en caoutchouc, siphonne un fût (c’était folklorique, car on l’a siphonné à deux, vu que c’était haut et étroit, moment mémorable !) et le met en fiole… « c’est le fût n° 135, c’est ce que j’ai de plus beau ici », tout en me remettant cette flasque qui à mes yeux, mon âme, est le Graal. Ces simples mots résonnent encore dans ma tête, et d’ajouter : « vous n’êtes que quelques-uns à l’avoir au monde, soyez prudent ! ». Cette fiole est bien planquée chez moi ! Inutile de dire que nous l’avons dégusté ensemble dans le chai, et qu’il fait partie du sommet mondial, du panthéon des rhums dégustés. Inqualifiable.

le summum, le panthéon, le nirvana, pas d’autres mots.

Une fois dans la voiture, une mélancolie m’envahit, un saudade caribéen, et il est toujours présente aujourd’hui. L’envie de retourner sur cette île magique, et dans cette rhumerie au top mondial sans discussion aucune, avec des gens simples mais volontaires à sa tête, et une génération qui suit… Je reviendrai, j’y retournerai, car la magie du rhum est à Marie-Galante.

2 Responses to “à Marie-Galante, la rhumerie BIELLE : oh la bielle vie !!”

  • Laurent

    Pas amateur, je suis tombé nez à nez avec ce Rhum en version blanc et ambré dans une épicerie. Une version d’import par une société bourguignonne référencée sur leur site. Tu dois les connaître, j’attends ton avis sur le sérieux de cette maison. Je dois dire que le blanc, version 40° donne envie d’y revenir ! La prochaine fois cela sera pour l’ambré, version 44°. Merci pour la découverte !

    • bonjour Olivier,

      Bravo pour ton goût du rhum, j’en apprends chaque jour avec toi ! Pour le blanc, le vrai tire 59° ! C’est celui que j’ai à la maison. La maison burgonde qui les importe est désormais je pense le distributeur national pour la métropole.

      Je t’invite surtout à déguster l’ambré premium. Tu ne casseras pas ta tirelire et tu commenceras à comprendre le style maison. Bielle, un vrai moteur dans ton verre !

      Merci de ton commentaire, et n’hésite pas à m’interpeller pour parler rhum, en plus j’ai des filons ! Mais chuuuttt…
      Gourmandes salutations,

      Patrick

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